Pourquoi devenir multilingue ?

1. Qu’est-ce qu’une personne multilingue ?

On peut qualifier de multilingue (ou de plurilingue) une personne qui connait deux langues ou plus, indépendamment de son niveau de compétence. Certaines personnes possèdent un degré de connaissance tel de ces langues qu’ils peuvent en toute circonstance passer pour des unilingues ayant la langue en question comme langue maternelle. Cependant, de telles situations sont extrêmement rares. La plupart des personnes multilingues maîtrisent leurs différentes langues à des degrés divers. En outre, la langue qu’ils tiennent pour la plus forte ou la plus faible peut varier en fonction du contexte et au cours de leur vie. Certaines pourront être meilleures pour écrire des textes formels dans une langue (par exemple, le français ou le néerlandais appris à l’école), mais meilleures dans une autre, qu’ils pourraient même être incapables d’écrire (par exemple, un dialecte flamand ou marocain) pour bavarder en famille, exprimer ses émotions ou raconter des blagues. Par conséquent, le multilinguisme présente de multiples variantes. En fin de compte, si vous êtes un multilingue et à quel point vous l’êtes dépend de votre perception de vous-même et de votre volonté à mettre en pratique les compétences que vous possédez.

2. Qu’est-ce qu’une communauté multilingue ?

Certaines communautés (pays, municipalités, écoles, etc.) sont officiellement unilingues, bilingues ou multilingues, c’est-à-dire que la communication formelle s’y effectue dans une, deux ou plusieurs langues. Ce statut officiel ne reflète cependant pas nécessairement le nombre de langues maternelles ou de langues effectivement maîtrisées ou utilisées par les membres de la communauté concernée. Par exemple, la Région de Bruxelles-Capitale est officiellement bilingue français-néerlandais, mais les données les plus récentes (voir Quelles langues parlent les Bruxellois ?) laissent supposer que les Bruxellois possèdent des centaines de langues maternelles différentes qu’ils continuent de parler régulièrement. Pour désigner cette multitude de langues maternelles ou de langues connues par les membres d’une communauté (qu’il s’agisse d’une famille, d’une organisation, d’une entreprise, d’une école, d’un quartier, d’une ville, d’une région ou d’un pays) on peut parler de diversité linguistique. Des communautés officiellement multilingues ou de facto linguistiquement diverses peuvent présenter des différences importantes quant au degré auquel leurs membres sont multilingues. A un extrême, les différents groupes linguistiques dont la communauté se compose sont incapables de communiquer entre eux. A l’autre extrême, chacun de ces groupes parle couramment les langues de chacun des autres. Une communauté véritablement multilingue est une communauté dont les membres sont eux-mêmes multilingues. Bruxelles sera véritablement multilingue lorsque les Bruxellois seront tous multilingues, à des degrés certes variables mais élevés.

3. Le multilinguisme est-il fréquent ?

Le multilinguisme est extrêmement fréquent, tant au niveau des individus qu’au niveau des communautés. Même les individus et les communautés apparemment unilingues se révèlent souvent multilingues après un examen approfondi. Selon les conjectures les plus fiables, plus de la moitié des êtres humains utilise au moins une langue autre que leur langue maternelle, à un moment donné de leur vie et à des degrés de compétence divers. Les meilleures estimations disponibles (voir www.ethnologue.com) font état de 7 000 langues actuellement parlées ou du moins comprises dans le monde. Un calcul fort simple suffit pour en conclure qu’avec seulement quelque 200 États souverains, même si chaque langue était confinée dans un seul pays, de nombreux pays devraient posséder un niveau très élevé de diversité linguistique et, par conséquent, un nombre important de citoyens multilingues pour pouvoir fonctionner.

4. Quels sont les avantages du multilinguisme au niveau individuel ?

Jusqu’il n’y a pas si longtemps, de nombreux Européens pensaient encore qu’essayer de maîtriser plus d’une langue, et particulièrement des langues moins « distinguées » que le latin, le grec, le français ou l’allemand, embrouillerait l’esprit, rendrait asocial et même entraînerait un comportement criminel et des maladies mentales. Grâce aux nombreuses recherches menées ces dernières décennies, plus aucun membre de la communauté scientifique ne partage cette opinion. Au contraire, le multilinguisme est désormais largement perçu comme un atout, pour deux raisons principales.
Pour l’individu, l’avantage le plus évident du multilinguisme est l’accroissement de son potentiel communicatif. Cet avantage est pertinent dans de nombreux contextes. Dans le monde professionnel, des compétences en plusieurs langues augmentent souvent les chances de trouver un travail ou d’avoir accès à des emplois meilleurs. Au niveau culturel, le multilinguisme facilite la découverte de différentes cultures, de leur littérature et de leurs traditions. Socialement, il ouvre la possibilité de nouer des contacts plus riches, tant lors de voyages à l’étranger qu’à l’occasion de rencontres avec les membres de sa propre communauté multilingue, favorisant ainsi la compréhension, la tolérance et la confiance mutuelles. Dans le cas de familles aux origines mixtes ou étrangères, il permet également aux enfants de conserver des liens étroits avec leur famille étendue et de fortes attaches avec leurs racines culturelles, sans pour autant les empêcher de s’intégrer dans la communauté locale.
Outre cet avantage communicatif, de plus en plus d’études récentes ont mis en évidence une gamme d’avantages cognitifs et même neurologiques du multilinguisme précoce, pour autant que celui-ci soit géré correctement. Selon ces études, les enfants multilingues ont tendance à obtenir de meilleurs résultats en matière de flexibilité mentale, de créativité et d’analyse, et à conserver ces atouts tout au long de leur vie. D’autres recherches récentes ont établi qu’en raison de leur flexibilité neuro-cognitive accrue, les multilingues sont nettement moins enclins à développer des symptômes associés à la démence, tels que la maladie d’Alzheimer. S’ils présentent ces symptômes, c’est à un âge plus avancé et ils en souffrent moins que les personnes unilingues. [1]

5. Quels sont les désavantages du multilinguisme au niveau individuel ?

Un désavantage possible du multilinguisme concerne le degré de maîtrise que possèdent les multilingues pour chacune de leurs langues. Lorsqu’il est mesuré séparément, ce degré a tendance à être plus faible que pour les personnes unilingues. Par exemple, leur vocabulaire actif dans chaque langue tend à être plus réduit que celui des unilingues. En outre, certaines langues peuvent influencer les compétences écrites ou orales d’autres langues. Les personnes multilingues sont alors susceptibles de développer un accent ou de commettre occasionnellement des erreurs grammaticales. (Ce phénomène porte le nom d’interférence). Toutefois, il est évident que les connaissances linguistiques et les capacités communicatives globales des multilingues dépassent en général largement celles des unilingues. Le désavantage principal du multilinguisme au niveau individuel est donc simplement le temps et l’effort nécessaires à l’apprentissage d’une nouvelle langue, particulièrement si elle est apprise tardivement. (Voir Existe-t-il un âge minimum et maximum pour apprendre une nouvelle langue ?)

6. Quels sont les avantages et désavantages du multilinguisme au niveau d’une communauté ?

Au 19e siècle et pendant une grande partie du 20e, nombreux étaient ceux qui estimaient que le multilinguisme n’était pas uniquement néfaste pour les individus mais également pour les communautés. Ils pensaient ainsi qu’au sein de l’État-nation idéal, les citoyens devraient partager une langue unique et éradiquer toutes les autres. En effet, la diversité linguistique et le multilinguisme qui en résulte pourraient corrompre l’âme de la nation, ébranler le dynamisme de sa vie culturelle, menacer la paix civique et l’unité nationale, et entraver la croissance économique.
À l’heure actuelle, la conjonction de la globalisation et de la migration nous a forcés à accepter la diversité linguistique comme une réalité centrale et irréversible des communautés du 21e siècle. Dans le pire des cas, la diversité linguistique peut engendrer une fragmentation de la communauté en sous-communautés incapables de communiquer entre elles ou de partager un projet commun. De manière plus générale, il faut admettre que la gestion de la vie économique, sociale et politique au sein d’une communauté multilingue se révèle souvent plus complexe, plus laborieuse, et plus confictuelle que la gestion d’une communauté unilingue. Cependant, certains États, tels que Singapour, le Grand-Duché du Luxembourg et la Suisse, démontrent que la diversité linguistique est compatible avec une place parmi les cinq pays les plus prospères au monde.
Le multilinguisme, entendu comme l’apprentissage généralisé de plusieurs langues par les membres d’une communauté, représente le ciment, le réseau de liens, qui peut transformer la diversité linguistique d’un handicap en un atout. En particulier, pour autant que la compétence dans les langues locales soit suffisamment diffusée, la présence durable de personnes avec un grand nombre de langues maternelles dans une ville comme Bruxelles n’offre pas seulement, une chance exceptionnelle de découverte et d’appréciation d’une grande variété de cultures présentes localement, mais également une multitude de connexions économiques précieuses avec d’innombrables pays du monde. D’où l’importance de la promotion du multilinguisme à travers l’apprentissage des langues-liens (dans le cas de Bruxelles, le français, le néerlandais et l’anglais), tout en entretenant et en cultivant, autant que possible, les autres langues présentes au sein de la communauté.

7. Quels avantages et désavantages présente le multilinguisme pour les entreprises ?

À l’ère de la mondialisation, la connaissance de différentes langues est essentielle pour les entreprises qui souhaitent exercer leurs activités au niveau international. En tant que lingua franca dans une grande partie du monde, l’anglais représente un choix évident comme langue commune de communication. Cependant, le fait qu’une entreprise soit capable d’échanger dans plusieurs langues lui offre un avantage compétitif important sur ses rivales. Non seulement certains pays utilisent une lingua franca autre que l’anglais (par exemple, le français, l’espagnol, le russe ou le chinois), mais une entreprise peut également accroître son succès sur les marchés étrangers en utilisant les langues maternelles de ses clients. Elle exprime ainsi son respect pour l’identité et la culture de ceux-ci, promeut la confiance et la bonne volonté, donne la preuve de son engagement à long terme, acquiert une meilleure compréhension de la législation et des coutumes locales, et renforce l’efficacité de ses études de marché et campagnes publicitaires. De plus, la multiplicité des langues permet de recruter dans une réserve plus vaste de candidats et de rendre son personnel potentiellement plus dynamique en le diversifiant. (Voir ici). Ces différents avantages sont spécifiques aux entreprises qui opèrent au niveau mondial. Dans le contexte linguistique diversifié de Bruxelles, ils s’appliquent cependant aussi bien à des entreprises opérant localement. Un personnel multilingue leur permet en effet de créer des liens plus forts avec leurs clients et autres parties prenantes.

8. Quelle est l’attitude de l’Union européenne envers le multilinguisme ?

Le respect de la diversité linguistique de l’Europe a été une préoccupation majeure tout au long du processus d’intégration européenne et figure désormais explicitement à l’Article 22 du Traité de Lisbonne (2007). Pour le bon fonctionnement d’une Union linguistiquement diverse, il est évidemment indispensable qu’une partie suffisante de ses citoyens apprenne d’autres langues. Il n’est dès lors pas surprenant que les institutions européennes ne cessent de souligner la nécessité du multilinguisme en vue de bénéficier pleinement des avantages offerts par l’intégration européenne. [2]
Plus concrètement, le Plan d’action de la Commission européenne de 2004 a formulé l’objectif en termes de « langue maternelle plus deux ». Un rapport de 2008, approuvé par la Commission [3], a précisé cet objectif : chaque citoyen européen doit acquérir, en plus de l’anglais (la lingua franca non nommée mais incontournable), une « langue personnelle adoptive » choisie parmi les langues européennes en raison d’une affinité particulière.
Alors que le bilinguisme avec l’anglais se répand rapidement à travers tout le continent européen [4], l’objectif plus ambitieux du trilinguisme est loin d’être atteint, et pourrait s’avérer inaccessible dans de nombreuses régions d’Europe. Cependant, à Bruxelles, capitale officieuse de l’Union européenne, la proximité de la Flandre néerlandophone et de la Wallonie francophone, combinée avec la présence d’une communauté internationale qui opère de plus en plus en anglais, devrait faire de cet idéal européen un objectif plus réaliste que dans la plupart des autres lieux.

Les réponses aux questions figurant sous les cinq titres du menu de notre page d’accueil expriment les convictions qui sous-tendent le plan Marnix. Certaines d’entre elles sont unanimement partagées. D’autres sont controversées. Toute objection bien étayée est la bienvenue (à l’adresse info@marnixplan.com) et est susceptible de nous amener à modifier notre position. Le succès du plan Marnix dépend de son enracinement dans une analyse lucide de Bruxelles et du monde tels qu’ils sont, des opportunités qu’ils offrent à nos espoirs mais aussi des obstacles qu’ils dresse devant eux.
Nous sommes particulièrement reconnaissants à Hugo Baetens Beardsmore, Aafke Buyl, Manon Buysse, Nicole Bya, Grégor Chapelle, Bastien De Clercq, Rudolf De Smet, Dany Etienne, Rudi Janssens, Kari Kivinen, Johan Leman, Silvia Lucchini, Jessica Mathy, Françoise Pissart, Hannelore Simoens, Marianne van de Graaff pour des ingrédients ou réactions particulièrement utiles, à Jolien De Paepe et Diederik Vandendriessche pour la traduction néerlandaise de l’original anglais et à Sophie Dehareng et Amélie Lelangue pour sa traduction française.
La responsabilité pour la présente formulation, cependant, nous incombe exclusivement.

Alex Housen, Anna Sole-Mena, Philippe Van Parijs,

coordinateurs du Plan Marnix.

[1Voir
Why Bilinguals Are Smarter (2012) par Yudhihit Bhattacharjee, in New York Times, 18 March 2012
Bilingualism : consequences for mind and brain (2012) par E. Bialystok, FI Craik, G. Luk, in Trends in Cognitive Science, 16(4), p. 240-50.
Bilingualism : the good, the bad and the indifferent (2009) par E. Bialystok, in Bilingualism : Language and Cognition, 12, p. 3-11
Study on the Contribution of Multilingualism to Creativity (2009) by

[3Voir A Rewarding Challenge. How the Multiplicity of Languages Could Strengthen Europe, par Amin Maalouf et al. (2008). Brussels : European Commission.

[4Pour un apercu de la situation linguistique dans les 28 états-membres de l’Union européenne en 2012 (langues maternelles, langues apprises et total pour trois categories d’âge), voir http://languageknowledge.eu